« Il a mobilisé la langue anglaise et la lancée dans la bataille ». Ce sont les mots que prononça JFK à la direction de Winston S. Churchill lors de sa nomination de citoyen d’honneur des USA.

Comment un homme d’éducation militaire qui chuintait a-t-il pu devenir le dernier bastion du monde libre par sa voix ? Comment a-t-il pu devenir un si grand maître de l’art oratoire ? Comment pouvons-nous nous en inspirer pour les sujets qui nous tiennent à cœur ?

Churchill fut militaire, politicien, journaliste, romancier, peintre et biographe, mais il est connu pour avoir été le dernier européen qui teint tête à Hitler.

Le vieux Lion est un des plus grands rhéteurs des temps modernes, réputé pour sa plume et ses envolées romantiques à la tribune. Bien qu’il fut un grand homme d’État, c’est sa ténacité, son courage traduit par son grand art rhétorique qui permirent à l’Angleterre de se mobiliser quand lord Halifax et l’opinion publique était prête à se rendre à Hitler. Churchill le dit lui-même en 1954 : il eut la chance d’être appelé à pousser le rugissement qui fit battre le cœur des citoyens britanniques.

« L’homme c’est la force d’âme » disait-il. Après avoir étudié plusieurs biographies de ce personnage, je peux dire que c’est sa volonté de fer et son implication sans faille dans la pratique directe qui le rendirent si grandiose. Churchill a systématiquement dirigé son apprentissage de l’art oratoire.

Apprendre en dirigeant la pratique vers ce que l’on veut apprendre est trop inconfortable, ennuyant ou frustrant, donc nous nous dirigeons vers des livres, des cours ou des apps en espérant que cela nous rendra meilleurs à la pratique réelle. - Scott H. Young

Churchill surpassa l’inconfort et la frustration de la pratique dirigée. Pourquoi ne pourrions-nous pas faire faire de même ? Pourquoi ne pourrions-nous pas diriger la pratique pour apprendre mieux et plus rapidement ?

Les problématiques du transfert, ou pourquoi l’apprentissage académique manque d’efficacité.

La France a créé une des meilleures techniques d’apprentissage : le compagnonnage. Pendant sept ans, de jeunes apprentis de 12 à 17 ans suivent un maître, non pas en apprenant dans des livres ou dans des salles de cours, mais en imitant, en pratiquant : ils construisent directement ce qu’ils construiront plus tard.

Quand on regarde l’atelier de Verrochio pendant la renaissance italienne on retrouve cet esprit. Léonard de Vinci était entouré d’autres apprentis, ils travaillaient avec leur maître pour produire des œuvres. C’est en peignant directement avec son maître que De Vinci put mettre au point son Sfumato.

L’éducation actuelle est construite suivant une voie différente : elle compte sur le transfert. L’idée du transfert de connaissance c’est de penser qu’une connaissance académique se transfert assez facilement à la vie réelle. En apprenant sur les bancs de l’école, nous pensons pouvoir projeter la connaissance dans le réel, résoudre de véritables problèmes. C’est une erreur.

Malgré la proéminence du transfert de l’apprentissage, les découvertes des neuf dernières décennies montrent clairement qu’en tant qu’individus ou qu’institutions éducationnelles, nous n’avons pas réussi à obtenir de transfert de l’apprentissage… Sans exagération, c’est un scandale dans l’éducation. - Robert Haskell

Le psychologue Robert Haskell le dit, les études en sciences cognitives l’ont démontré, le transfert ne répond pas à la réalité de l’apprentissage du cerveau. L’apprentissage académique classique ne répond pas aux normes du transfert.

Pourquoi ? La maîtrise d’une connaissance se décompose en deux points : la maîtrise du fond et la maîtrise de l’application. Seule l’union de ces deux points garantit le fonctionnement du transfert de l’apprentissage.

La connaissance académique nous pousse à apprendre en vue d’un examen. Cette épreuve n’est qu’un exemple d’application de la connaissance, souvent déconnecté de la réalité. Quand on apprend ainsi, on apprend seulement à répondre à des questions.

Comment Churchill appliqua-t-il la pratique dirigée ?

On pourrait penser comme pour Mozart avec son génie musical et Napoléon avec son génie militaire que Churchill fut tout simplement doté d’un génie de la rhétorique et de l’art oratoire.

Était-il un génie de l’oral ? Je ne pense pas. Il avait des problèmes d’élocution, bégayait légèrement et sa voix sifflait. On retrouve assez rapidement chez le jeune Churchill le désir brûlant d’entrer aux communes. Jeune officier de l’empire britannique en Inde, il écrit un manifeste sur la rhétorique. Avant même d’avoir prononcé son premier discours, il écrit sur le sujet. Il a compris l’importance de l’art oratoire et souhaite s’améliorer.

Ces preuves montrent qu’il souhaitait discourir, qu’il ne fut pas un génie, mais un bourreau de travail. Après avoir perdu une première élection à la chambre Churchill part se battre de nouveau. Un emprisonnement et une évasion légendaire plus tard, il rentre au pays pour se présenter aux élections anticipées qu’il remporte de peu.

Là il commença à discourir aux communes, mais trop peu de fois à son goût. Au cours de ses 11 premiers mois, il ne prit la parole que neuf fois et nul discours ne retint l’attention. Ce n’est pas là qu’il apprit.

Pendant ces 11 longs mois Churchill fit le tour de l’Angleterre. Il répéta les discours dans les salles municipales et dans les théâtres. C’est en parcourant des milliers de kilomètres en Angleterre, en prenant la parole plus d’une cinquantaine de fois que Churchill commença à apprendre.

C’est après cet apprentissage idéal et dirigé, après avoir pratiqué très régulièrement devant un public réel que Churchill prononça son premier discours qui électrisera la chambre.

Ce ne sont ni quelques discours à la Chambre, ni des cours académiques, ni des répétitions solitaires qui permirent à Churchill de mobiliser la langue anglaise dans « Du Sang, de la sueur et des larmes ». C’est sa ténacité lors de son tour d’Angleterre, devant un public réel qui réagissait et lui donnait les bons feedbacks.

Ce n’est ni le talent ni le génie qui firent de Churchill un grand orateur. C’est son courage et sa légendaire obstination à se produire partout quitte à prendre le risque d’échouer : c’est sa pratique perpétuelle et obstinée de la pratique dirigée. C’est en discourant qu’il devint orateur.

Pourquoi diriger la pratique ?

Gagner du temps

Autodidactes et professionnels qui souhaitez développer de nouvelles compétences, votre temps est limité et l’apprentissage peut devenir un objectif repoussé sans cesse au lendemain.

Tout ce que l’on apprend n’est pas toujours utile. En pratiquant directement nous séparons le bon grain de l’ivraie. Quel cycliste ira consulter l’histoire du vélo pour s’améliorer ?

Les introductions nous font tourner autour du pot. En dirigeant la pratique, nous allons droit au but, nous allons chercher les connaissances primordiales en éprouvant le réel. Qu’avez-vous vraiment besoin de savoir ?

Un apprentissage plus plastique

La pratique dirigée résout le problème du transfert. En projetant vos nouvelles connaissances vous les intégrez dans leur environnement direct : vous liez le fond à l’application.

En simulant un projet vous jouissez de toute la force de la plasticité cérébrale. Vous unissez plusieurs matières ou théories pour les mettre au service d’un seul but : accomplir votre objectif. Vous créez de nouvelles liaisons neuronales, vous créez une modélisation globale : vous apprenez à employer la connaissance.

La pratique dirigée invite à mieux comprendre par l’analogie. Être capable de comparer et de différencier prouve notre maîtrise du sujet et la renforce par la création de nouveaux liens entre les idées.

Identification de lacunes

La pratique dirigée relève les erreurs. Quand on se trompe le projet n’avance pas. Nous devons résoudre le problème.

L’essai-erreur permet d’identifier non seulement le sujet de la lacune, mais aussi sa nature. Avez-vous mal compris ? Avez-vous besoin de pratiquer davantage tel ou tel sujet ? Avez-vous compris, mais avez simplement du mal à appliquer la connaissance ? Avez-vous du mal à intégrer l’information avec d’autres ?

Contrairement à des exercices isolés la pratique dirigée vous donne un feedback bien plus riche. Vous identifiez la marche à suivre pour corriger le tir.

Utilisez la pratique dirigée dès le début de votre apprentissage

En utilisant immédiatement la pratique dirigée vous profitez de l’effet de génération. La génération est le fait de tenter de résoudre un problème avant d’avoir été exposé à la connaissance. Un tel procédé permet de creuser les bases des sillons mentaux futurs. C’est le principe même de l’apprentissage par l’expérience.

Quiconque a déjà essayé de résoudre un problème puis a réussi peut témoigner : la connaissance est bien mieux ancrée dans notre esprit.

Le generative learning rend l’esprit plus réceptif à l’apprentissage, cela nous force à puiser dans ce que l’on sait déjà et renforce nos liaisons existantes.

L’apprentissage n’a lieu que dans l’échec. Quand vous irez voir la correction et que vous comprendrez comment résoudre le problème, vous aurez une bien meilleure compréhension qu’un autre.

Comment mettre en place un entraînement dirigé ?

Metalearning

La première étape est le metalearning. Cette étape n’est pas à prendre à la légère. Elle vous permet d’identifier assez précisément les différents types de connaissances nécessaires à la réalisation de votre projet.

Quelles sont toutes les connaissances que vous identifiez comme primordiale dans votre apprentissage ? Lesquelles devez-vous apprendre par cœur ? Lesquelles devez-vous à tout prix comprendre ? Lesquelles devez-vous pratiquer dans des exercices ?

Identifier un projet à réaliser

C’est la clé de toute la pratique dirigée. Quel projet englobe le plus de connaissances nécessaires ? Dans le cas de Churchill, ce fut l’acte du discours, à la commune au mieux ou dans des théâtres anglais au pire. L’important n’est pas d’avoir des conditions optimales, mais des conditions qui simulent au mieux la réalité de la pratique. Obtenez des feedbacks concrets sur la qualité de votre performance et les axes d’amélioration pour la prochaine fois.

Churchill pouvait tester la qualité de ses arguments, la qualité de sa prose, la qualité de sa performance globale par rapport aux réactions du public sur scène et selon les retours qu’il obtenait.

J’aime faire l’analogie avec le North Star Metric dans le milieu des start-ups. Pouvez-vous trouver un North Star Skill ? Une compétence majeure de votre pratique dont dépend la quasi-totalité des autres ? Le North Star Skill de Churchill aurait pu être sa capacité à générer les réactions qu’il attendait au sein du public. Beaucoup d’autres compétences venaient nourrir ce North Star Skill : construction de l’argumentaire, humour, improvisation, construction d’analogie et de métaphore.

Le North Star Skill est directement mesurable et doit être votre étoile polaire. Que pouvez-vous faire pour améliorer cette mesure ? Comment pouvez-vous améliorer votre performance globale, votre North Star Skill ?

Déconstruction de la performance

Votre North Star Skill est alimenté par la totalité des sous-composants. C’est d’ailleurs ce qu’il nous est dit dans le livre Talent Code. Les plus grands coachs aident leurs élèves à déconstruire leur domaine en sous compétence.

Voici la force de la pratique délibérée et dirigée contre une pratique classique et plus aléatoire. Vous répondez naturellement à cette question :

Que pouvez-vous optimiser pour améliorer votre performance globale ?

Arrivent les Drills. Ce sont des exercices qui vous permettent d’isoler précisément une compétence face à une autre. En musculation on pourrait le comparer à l’isolation musculaire. Quand vous courrez, vous utilisez plusieurs groupes musculaires. Pouvez-vous pratiquer la musculation ou le renforcement musculaire pour stimuler un muscle en particulier ? Oui. Cela peut-il améliorer votre performance à la course à pied ? Oui.

Quand vous identifiez les composants de votre North Star Skill, ne cessez jamais de mener des A/B tests, quelles variables ont le plus grand impact sur votre performance globale ? Identifiez des exercices qui isolent ces variables.

Revenons-en à Churchill. Dans sa charpente de la rhétorique, il nous donne les clés du bon discours : clarté de l’expression, rythme, accumulation des arguments, utilisation d’analogie, l’exagération. Écoutez ses discours de la 2ᵉ guerre mondiale : il respecte tout ceci. Dans son essai on voit clairement la déconstruction d’un North Star Skill en sous composants.

Comme Benjamin Franklin dans l’art d’écrire, on peut tout à fait imaginer que Churchill a pratiqué dans le but d’isoler ces compétences.

Quand vous déconstruisez il est essentiel de bien isoler la compétence travaillée. Toutefois, pour éviter les problématiques liées au transfert, avancez en parallèle dans votre projet dirigé et appliquez la nouvelle connaissance perfectionnée. Intégrez systématiquement chaque compétence dans son application globale pour lui donner plus de sens.

En bref, quelles étapes suivre ?

  1. Définissez les connaissances que vous souhaitez suivre selon le metalearning : Que devez-vous comprendre ? Que devez-vous apprendre par cœur ? Que devez-vous pratiquer ?
  2. Identifiez un projet concret qui simule précisément les conditions d’application réelles et qui regroupe le plus de connaissances nécessaires : identifiez la compétence globale, votre north Star Skill et son North Star Metric, quelle compétence qui, améliorée, augmente la performance globale ? Quelle est la meilleure mesure de ce progrès qui permet de savoir ce qu’il faut ou non améliorer et comment ?
  3. Identifiez les compétences qui composent le North Star Skill : comme la logique de programmation ou la connaissance du langage composent le développement d’une application, quelles sont les compétences qui composent votre North Star Skill ? Quelles sous-compétences une fois améliorées développent votre performance globale ? N’hésitez pas à utiliser des A/B tests pour les identifier.
  4. Quels exercices vous permettraient d’isoler au mieux ces compétences pour les travailler très précisément ? Quelles mesures vous permettraient de savoir si progrès il y a ou non ? Particulièrement, quelle mesure vous permet de voir ce qu’il ne va pas et surtout ce que vous pouvez améliorer ? Restez toujours connectés à leur implication dans le North Star Skill.
  5. Appliquez à l’avancée de votre projet concret et à la réalisation de vos drills toutes les autres pratiques : pratique espacée, récupération, pratique délibérée, élaboration, réflexion.

Photo © Mark König