Il existe une pratique extrêmement importante pour tout développement de compétences complexes : l’art de la réflexion. Ça paraît tout bête, cela consiste à prendre du recul sur une opération effectuée afin d’identifier précisément ce qui s’est bien ou mal passé, ce que l’on aurait pu faire de mieux ou encore d’identifier des axes d’apprentissage complémentaires. Cette méthodologie nous force à retourner sur l’expérience passée, elle nous force à entamer une phase de double loop learning.

Le chirurgien Dr Ebersold est un grand adepte de la réflexion quotidienne. Presque tous les soirs, il s’arrête quelques instants pour penser sa journée, pour penser la qualité de sa pratique de la chirurgie : qu’aurait-il pu faire de mieux ou de moins bien ? Que peut-il faire pour s’améliorer la prochaine fois ? Ebersold est clair à ce propos : sa pratique réflective quotidienne lui a permis de s’améliorer considérablement et même d’identifier de nouvelles manières d’opérer.

Dans notre processus d’apprentissage, pendant nos études, nous passons à côté d’informations, nous ne pouvons pas saisir la totalité de notre domaine. C’est normal. Pourtant ce n’est pas ce que la société nous dit. Nous devons trouver notre premier boulot en ayant déjà 3 ans d’expérience, les écoles de commerce promettent de devenir manager et capable de gérer d’autres personnes à 23 ans. On quitte très rapidement la position de l’étudiant pour prendre celle de l’expert.

Chaque action que nous effectuons, chaque pratique que nous entreprenons est un apprentissage : nous rappelons en permanence nos compétences.

Cependant l’expertise prend toute une vie à construire. Un médecin qui sort d’étude malgré un doctorat reste un « débutant ». C’est une idée qu’il est indispensable de comprendre pour pouvoir progresser et correctement mettre de la conscience dans notre pratique. Chaque action que nous effectuons, chaque pratique que nous entreprenons est un apprentissage : nous rappelons en permanence nos compétences. À chaque fois qu’un médecin va traiter un patient, il récupère ses connaissances passées et les emploie pour aider son patient. Il apprend à chaque fois suivant la logique du « retrieval ». Dans la logique du Growth Mindset de Carole Dweck, nous pouvons percevoir chaque expérience à l’école ou au boulot comme un exercice d’apprentissage.

Aussi, la pratique seule ne fait pas tout. Robert Greene nous le rappelle dans ce que j’appelle sa philosophie de l’apprentissage. La qualité de la pratique d’un Albert Einstein n’était pas la même que celle des physiciens lambdas. Je ne dis pas que j’ai percé à jour le secret de la maîtrise des grands de ce monde, seulement que nous pouvons adopter des méthodes systématiques pour identifier des axes d’amélioration et développer une analyse perpétuelle de ce que l’on fait. Une des pratiques les plus importantes et des plus efficaces est selon moi la tenue d’un journal de mesure invitant à la pratique de la réflexion comme le ferait Eberson.

Pourquoi le journaling fonctionne ?

Ce n’est pas le plan qui prime mais l’expérimentation.

Le journaling orienté sur une pratique de mesure de performance et de réflexion décuple nos performances. Les grands sportifs le font, les grands musiciens le font, les start-ups et entreprises à succès le font. Seul le support change.

Ce n’est pas le plan qui prime mais l’expérimentation. Comme le dit Eric Ries, les grands succès de la Silicon Valley sont nés de cycles rapides d’essais-erreurs. Taleb le dit aussi dans son ouvrage Antifragile, la méthode itérative est la mère de l’innovation et de l’amélioration. Pourquoi ? Parce’qu’une méthode itérative invite à l’utilisation de la réflexion perpétuelle et quotidienne.

La simulation de l’application réelle ou l’application directe de la compétence est le meilleur apprentissage qui soit. Ce type de pratique force l’esprit à retrouver des connaissances ou le prépare à l’intégrer par la suite. Cela peut paraître bizarre mais les cours magistraux et l’éducation classique sont loins d’être la meilleure manière d’apprendre. Le meilleur apprentissage est l’expérience, qu’on soit encore à l’école ou déjà dans la vie professionnelle et la pierre angulaire de cette approche est la réflexion : qu’aurions-nous pu faire de mieux et comment ?

La pratique réflective, le fait de mettre de la conscience dans notre pratique nous invite à chaque fois que nous réfléchissons à « recracher » notre connaissance de l’exercice en cours. Pendant ce moment, notre cerveau reprend la procédure d’apprentissage et solidifie notre compréhension du domaine. Il crée de nouvelles connexions avec de nouvelles connaissances et solidifie les indices pour retrouver notre connaissance plus tard. La réflexion repose sur de nombreuses méthodes efficaces dans le processus d’apprentissage : modélisation et conceptualisation de la connaissance, identification des problèmes et des solutions potentielles, construction de structures mentales.

La pratique réflective, soit l’acte de créer de nouveaux liens neuronaux tout en identifiant de nouveaux axes d’amélioration précise nos modèles mentaux, précise notre vision du monde, du problème et des solutions potentielles à amener.

Je l’ai très vite remarqué quand j’ai commencé à adopter cette méthodologie en apprenant React. Pour faire simple, React est un une espèce d’extension d’un langage de programmation pour web afin de créer des interfaces de logiciel. Pendant que je m’exerçais à React, à la fin de chaque journée je prenais du temps pour réfléchir à mes capacités du jour, quand est-ce que j’étais bloqué ? Pourquoi j’étais bloqué ? Qu’est-ce que je pourrais faire pour ne plus être bloqué ? Qu’est-ce que je pourrais apprendre de nouveau pour ne plus être bloqué ? J’ai véritablement senti une progression dès la première semaine en sachant ce qui n’allait pas.

Comment pratiquer la réflexion ?

Les auteurs de Make It Stick nous raconte l’histoire du chirurgien Ebersold et viennent avec une méthodologie afin de mener à bien la pratique de la réflexion.

D’abord, la réflexion doit être faite assez régulièrement, tous les soirs ou très peu de temps après la pratique analysée. Plus on attend et plus on se détache de l’expérience vécue pour se rapprocher du biais narratif du moi mémoriel. Plus on attend et plus notre interprétation de ce qu’il s’est passé sera biaisée.

Ensuite, une fois que vous avez établi vos moments de réflexion vient la pratique réflective. Je vous ai condensé la totalité des questions que les auteurs de Make It Stick ont distillé dans l’ouvrage. Identifiez les questions qui vous paraissent le plus important.

  • Que s’est-il passé ?
  • Qu’est-ce que j’ai fait ?
  • Comment cela a fonctionné ?
  • Comment pourrais-je faire différemment la prochaine fois ?
  • Qu’est-ce qui s’est bien passé ?
  • Comment j’aurais pu l’améliorer ? Qu’est-ce qui aurait pu être mieux fait ?
  • Qu’est-ce que je pourrais apprendre encore pour m’améliorer et faire mieux la prochaine fois ?
  • Quelles autres expériences cela me rappelle ? Quelle connaissance est liée ?
  • Qu’est-ce que je pourrai apprendre pour une meilleure maîtrise ?

Pour vous aider et entrer davantage dans un article concret, je vous propose mes réponses, suite à mon apprentissage de React :

  • Que s’est-il passé ? Tu n’as pas bien réussi à programmer et est resté bloqué sur des problématiques d’échange de données entre composants enfants et parents.
  • Comment cela a fonctionné ? Mal.
  • Comment pourrais-je faire différemment la prochaine fois ? Je pourrais reprendre la documentation de React et consulter des vidéos sur la structure des applications développées en React pour mieux comprendre l’organisation des composants
  • Quelles autres expériences cela me rappelle ? Quelle connaissance est liée ?
    La structure des applications en React et le découpage des composants– La création et la gestion des états dans les class React– la gestion des props et le passage d’information d’un parent à un enfant et inversement

J’ai volontairement pris un exemple personnel d’un sujet relativement complexe pour vous prouver que c’est applicable partout. Ce n’est pas grave si vous ne comprenez pas ce que signifie ce jargon technique, ce qui compte c’est que vous compreniez la procédure que j’ai suivie. Le lendemain, j’ai consulté des guides et me suis exercé précisément sur les compétences à développer. J’ai très vite pu passer à la suite.

J’aurai pu me dire que c’était ma logique de programmation qui me faisait défaut ou un tout autre problème assez générique. Peut-être que ma réponse était imprécise et que je manquais plus de compétences, peu importe. Cette méthode de réflexion m’a permis de creuser la problématique et de ne pas me contenter d’un « je ne sais pas, je ferai mieux la prochaine fois ».

Dater chaque reflexion

J’aime dater chaque réflexion et plus encore quand je suis en phase de découverte ou d’apprentissage pur d’une compétence. En datant on peut établir des écarts temporels entre des situations pour mesurer une progression.

Essayez de dater et vous vous rendrez compte de faits assez amusants : vous progressez vite. C’est très agréable de revoir des moments de doutes et des blocages que l’on a plus du tout aujourd’hui.

Y a-t-il des d’applications ou des supports ?

  • Le papier, personnellement j’aime prendre un carnet et écrire à la plume à l’intérieur. Autant rendre l’utile à l’agréable, cette procédure est devenue un véritable plaisir et une occasion d’écrire avec mon beau stylo. Aussi, je me sers de ce carnet pour mesurer ma pratique stoïcienne et je rends compte de pensée à caractère purement privé et je ne veux qu’aucun algorithme ne puisse le lire.
  • N’importe quelle application de note, Day One ou Moleskine Journal : n’importe quelle application de prise de note peut faire l’affaire. Vous pouvez utiliser des notes audio. Je vous conseillerai cependant des applications de « journaling » qui ont un système intrinsèquement basé sur la datation, très pratique. Moleskine Journal va encore plus loin et vous propose une intégration totale de calendrier et de gestion de tâche qui peut vous permettre de tout intégrer.

Photo © Dariusz Sankowski