Combien de fois m’est-il arrivé pendant mes années d'étudiant de ne pas prendre de notes pensant que je m’en rappellerai. Arrivé au partiel, je sais que j’ai été confronté à l’information mais impossible de m’en souvenir : c’est la courbe de l’oubli.

Notre mémoire ne fonctionne pas comme un ordinateur, il ne suffit pas de stocker un fichier pour le conserver ad vitam aeternam. La connaissance doit être apprise, testée et modélisée avec suffisamment d’espace. Nous devons adopter la répétition espacée.

Qu’est-ce que la courbe d’oubli ?

Herman Ebbinghaus

Voici Hermann Ebbinghaus, psychologue expérimental allemand et créateur de la courbe de l’oubli. Cette étude bien qu’incomplète reste d’actualité aujourd’hui. Ebbinghaus cherchait à retenir plus de 2300 combinaisons de mots composés de deux consonnes séparées par une voyelle : TUT, POL, etc.

Dans son expérience, Ebbinghaus a pu identifier des patterns mnémoniques qui ont mené à sa découverte majeure : la courbe de l’oubli.

courbe de l'oubli © Wikipedia

Comme l’indique cette courbe, l’oubli d’une information est croissant à mesure que l’on n’y est plus exposé. Ce que dit la courbe de l’oubli c’est qu’il est impératif d’être régulièrement exposé à une information pour la mémoriser. Plus l’on sera exposé, mieux sera notre rétention sur la durée, pour, à terme, ne plus l’oublier.

Comment cette courbe vous aider ? Identifiez le paradoxe de l’apprentissage

La courbe de l’oubli est essentielle. Elle nous permet de poser les bases d’une bonne méthodologie d’apprentissage : la répétition.

Quand on regarde attentivement la courbe, on remarque que des révisions espacées permettent de mieux en mieux retenir une information. Cela signifie que vous devez vous laisser le temps de mémoriser et la possibilité d’oublier.

Je voudrais revenir sur ce dernier point. Oublier est extrêmement important et répond au paradoxe de l’apprentissage. Nous allons chercher instinctivement à répéter et pratiquer ce que nous souhaitons maîtriser. Au fur et à mesure de la pratique intensive, nous remarquons généralement une amélioration de nos capacités. Bien plus que si l’on avait espacé notre travail de plusieurs jours. Nous avons tous un exemple en tête, nos cours de musique ou de sports par exemple. À la fin d'une séance vous maîtrisiez davantage votre pratique. Logique.

L’oubli puis la récupération d’une information oubliée et la difficulté qu’ils induisent rend l’apprentissage bien plus efficace.

Pourtant, cette impression est totalement fausse. Bien-sûr nous nous sommes améliorés mais cette amélioration s’est ancrée dans notre mémoire à court terme. Au prochain exercice nous aurons presque tout oublié.

Pour ancrer la connaissance dans notre esprit et dans notre mémoire à long-terme, pour être capable de nous en servir dans des situations encore inconnues, nous devons d’abord oublier cette connaissance. Ce sont les auteurs de Make It Stick qui avancent cette théorie et je la trouve particulièrement intéressante. C’est aussi une des seules théories de la science de l’apprentissage qui voit ses résultats prédictibles lors d’expériences.

L’oubli puis la récupération d’une information oubliée et la difficulté qu’ils induisent rend l’apprentissage bien plus efficace. Pour vraiment exceller et développer ses capacités, il faut correctement suivre la courbe de l’oubli. Non pas répéter pour éviter d’oublier mais travailler à identifier le laps de temps nécessaire à l’oubli et nous imposer une difficulté suffisante à retrouver la connaissance et développer notre apprentissage.

Comme l’oubli est croissant à mesure que nous ne pratiquons pas, la rétention de l’information est croissante à mesure que nous répétons. Il sera donc primordial de suivre un calendrier précis reprenant les règles de la courbe de l’oubli pour jouer sur le paradoxe de l’apprentissage.

Comment planifier pour vaincre la courbe de l’oubli.

Vous devez planifier intelligemment votre répétition des informations. D’abord suivant un simple échelonnement temporel, une fois par jour, une fois par semaine et ainsi de suite. En parallèle, mesurez vos progrès et échelonnez vos répétitions suivant la qualité de votre mémorisation précédente : avez-vous eu des difficultés ? Non ? Espacez davantage.

Permettez-vous d’oublier, suivez assidûment le paradoxe de l’apprentissage. Accordez-vous suffisamment de temps. Le développement d’une expertise est long et ce principe doit être ancré dans l’esprit de chaque apprenti ambitieux.

Au commencement, partez sur un test quotidien. Ensuite, plus vous remarquez que vous maîtrisez le matériau, plus vous devez espacer : une fois par semaine, une fois par mois, une fois tous les 3 mois et une fois tous les 6 mois. Dès lors, on pourra considérer que vous maîtrisez cette connaissance.

À ce calendrier vous devriez ajouter un contrôle qualité et une certaine dose d’honnêteté intellectuelle : votre connaissance actuelle du matériau vous permet-elle réellement d’espacer davantage la répétition ? La difficulté doit être présente mais pas handicapante. Mettez en place des contrôles chiffrés, votre taux de réponses correctes, votre rapidité de réponse ou autre. Les chiffres ne mentent pas.

Quels outils utiliser ?

La méthodologie importe peu tant que vous suivez les principes du « retrieval », soit récupération en français. Il faut « invoquer » la connaissance. J’oppose ce principe à la reconnaissance. Un QCM par exemple ne vous invite pas à « cracher » votre connaissance mais à la reconnaître dans une série de réponses. C’est plus efficace qu’une simple relecture mais moins qu’une question à laquelle vous êtes capables de répondre sans indices.

Le test comme technique d’apprentissage est la meilleure manière de retenir une information. De nombreuses études empiriques le prouvent. Pour un apprentissage optimal vous devriez donc espacer des séances de test avec un objectif de compréhension, de modélisation de la connaissance ou tout simplement de mémorisation.

Le plus facile est d’utiliser votre système de note habituel auquel vous allez ajouter un tableur Excel en notant des dates ou tout simplement en utilisant le calendrier de votre ordinateur. Ne relisez pas vos notes mais essayez systématiquement de les « réciter » de tête, d’expliquer ce qui s’y trouve en tentant d’être exhaustif. Quand vous ne réussissez pas, retournez sur votre note et assimilez ce qu’il vous manque.

Vous pouvez également utiliser la méthode des flachcards très efficaces pour retenir de l’information brute. Ce sont des cartes utilisant deux faces : la question d’un côté et la réponse de l’autre. L’avantage c’est que vous apprenez dans les deux sens. Un coup vous retrouvez la réponse depuis la question et l’autre coup vous retrouvez la question depuis la réponse. La meilleure application est Anki Flashcard, elle est très utilisée par les étudiants en médecine.

Ces méthodes de test sont les plus faciles à mettre en place mais vous pouvez en utiliser d’autres. Vous pouvez tenter d’écrire des articles, d’employer la méthode Feynman, de vous lancer dans des projets concrets et pratiques. Ce sera d’ailleurs bien plus bénéfique d’alterner vos pratiques mais ce n’est pas l’objet de cet article.

Ce que vous devez retenir d’important ici c’est le paradoxe de l’apprentissage. Bien que cela paraisse contre-intuitif il est essentiel de se laisser le temps d’oublier pour mieux apprendre. Alternez vos pratiques, alternez les sujets que vous travaillez et espacez vos exercices en suivant la courbe de l’oubli d’Ebbinghaus.

Photo couverture © Bill Mackie